S'identifier - S'inscrire - Contact

Boire et Manger, quelle histoire !
Le blog d'une historienne de l'alimentation

Recherche

 

Samedi 12 Juin 2010

sur le pressoir

Pour clore cette série d'histoire des tavernes et cabarets, je ne resiste pas à votre faire découvrir cette belle chanson écrite au XIXe siècle par Gaston Gouffé.

Sous les étoiles de septembre

Notre cour à l'air d'une chambre

Et le pressoir d'un lit ancien;
Grisé par l’odeur des vendanges
Je suis pris d'un désir étrange
Né du souvenir des païens.


Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Dis faisons cette folie?
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Margot, Margot ma jolie!


Parmi les grappes qui s'étalent
Comme une jonchée de pétales
O ma bacchante roulons-nous
J'aurais l'étreinte rude et franche
Et les tressauts de ta chair blanche
Écraseront les raisins doux


Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Dis faisons cette folie?
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Margot, Margot ma jolie!


Sous les baisers et les morsures,
Nos bouches et les grappes mûres
Mêleront leur sang généreux;
Et le vin nouveau de l'Automne
Ruissellera jusqu'en la tonne,
D'autant plus qu'on s'aimera mieux!


Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Dis faisons cette folie?
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Margot, Margot ma jolie!


Au petit jour dans la cour close
Nous boirons la part du vin rose
Œuvré de nuit par notre amour;
Et, dans ce cas tu peux m'en croire,
Nous aurons pleine tonne à boire
Lorsque viendra le petit jour!


Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Dis faisons cette folie?
Couchons ce soir
Tous les deux sur le pressoir
Margot, Margot ma jolie!

 

- 10:01 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 0 commentaires

Dimanche 10 Mai 2009

Gilgamesh et Siduri

Gilgamesh est la grande figure de l’épopée éponyme qui raconte les exploits de deux héros Gilgamesh et Endiku qui partent en quête de l’immortalité. Ils bravent mille dangers et affrontent des monstres dont ils sont vainqueurs jusqu’à ce que l’un des monstres triomphe d’Endiku. Gilgamesh, privé de son compagnon est en proie au désespoir et continue seul et malheureux la quête. Après avoir traversé les montagnes de l’homme-scorpion, il est subjugué par les arbustes extraordinaires qu’il voit lorsqu’il arrive au pays du dieu-soleil.

 

Alors il marche dix doubles heures.

A onze doubles heures l’aube commence

A douze doubles heures le soleil règne.

Il voit devant lui un jardin merveilleux

Dont les arbres portent des pierres précieuses

Au lieu de fruits

Il voit les rubis, les cornalines, les lapis-lazuli

Qui pendent en grappes

Leur vue est agréable et réjouit le cœur. […]

 

Gilgamesh après avoir longuement marché

Arrive au bord de la mer.

Sidouri qui abreuve de vin les dieux

Qui habite sur le rivage

L’aperçoit vêtu de peaux de bête

La fatigue et ‘épuisement

Marquent son visage défait

Bien que son corps soit fait de la chair des dieux

Il ressemble à celui qui a fait un long voyage.

 

Siduri prend peur et s’enferme alors Gilgamesh lui explique qui il est et pourquoi il a si triste apparence. Il lui explique la poursuite de l’immortalité et lui demande son aide.

Et Sidouri lui répond des paroles de sagesse :

 

« Où vas-tu Gilgamesh ?

La vie que tu cherches

Tu ne la trouveras pas.

 

Lorsque les grands dieux créèrent les hommes,

C’est la mort qu’ils leur destinèrent

Et ils ont gardé pour eux la vie éternelle,

Mais toi Gilgamesh

Que sans cesse ton ventre soit repu

Sois joyeux nuit et jour

Danse et joue

Fais chaque jour de ta vie

Une fête de joie et de plaisirs

Que tes vêtements soient propres et somptueux

Lave ta tête et baigne-toi

Flatte l’enfant qui te tient par la main

Réjouis l’épouse qui est dans tes bras.

Voila les seuls droits que possèdent les hommes. »

L'épopée de Gigamesh,
traduction et adaptation d'Abed Azrié;
Berg International éditeur.

- 09:00 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 1 commentaire

Dimanche 14 Décembre 2008

La truffe de Brillat-Savarin

Il est impossible d'évoquer la truffe sans citer l'homme qui a le premier écrit sur la gastronomie et le goût : Brillat-Savarin. Je vous propose un extrait de la Physiologie du Goût, la Méditation VII, sur les truffes.

 

 

VII. Des truffes. 43

Qui dit truffe prononce un grand mot qui réveille des souvenirs érotiques et gourmands chez le sexe portant jupe, et des souvenirs gourmands et érotiques chez le sexe portant barbe.

Cette duplication honorable vient de ce que cet éminent tubercule passe non seulement pour délicieux au goût, mais encore parce qu'on croit qu'il élève une puissance dont l'exercice est accompagné des plus doux plaisirs.

L'origine de la truffe est inconnue ; on la trouve, mais on ne sait ni comment elle naît, ni comment elle végète. Les hommes les plus habiles s'en sont occupés : on a cru en reconnaitre les graines, on a promis qu'on en sèmerait à volonté. Efforts inutiles ! promesses mensongères ! jamais la plantation n'a été suivie de la récolte, et ce n'est peut-être pas un grand malheur ; car, comme le prix des truffes tient un peu au caprice, peut-être les estimerait-on moins si on les avait en quantité et à bon marché...

De la vertu érotique des truffes. 44

Les romains ont connu la truffe mais il ne paraît pas que l'espèce française soit parvenue jusqu'à eux. Celles dont ils faisaient leurs délices venaient de Grèce, d'Afrique, et principalement de Lybie ; la substance en était blanche ou rougeâtre, et les truffes de Lybie étaient les plus recherchées, comme à la fois plus délicates et plus parfumées.

Des romains jusqu'à nous il y a eu un long interrègne, et la résurrection des truffes est assez récente ; car j'ai lu plusieurs anciens dispensaires où il n'en est pas fait mention ; on peut même dire que la génération qui s'écoule au moment où j'écris en a été presque témoin.

Vers 1780, les truffes étaient rares à Paris ; on n'en trouvait, et seulement en petite quantité, qu'à l'hôtel de Provence, et une dinde truffée était objet de luxe, qu'on ne voyait qu'à la table des plus grands seigneurs, ou chez les filles entretenues.

Nous devons leur multiplication aux marchands de comestibles, dont le nombre s'est fort accru, et qui, voyant que cette marchandise prenait faveur, en ont fait demander dans tout le royaume, et qui, les payant bien et les faisant arriver par les courriers de la malle et par la diligence, en ont rendu la recherche générale ; car, puisqu'on ne peut pas les planter, ce n'est qu'en les recherchant avec soin qu'on peut en augmenter la consommation.

On peut dire qu'au moment où j'écris (1825) la gloire de la truffe est à son apogée. On n'ose pas dire qu'on s'est trouvé à un repas où il n'y aurait pas eu une pièce truffée. Quelque bonne en soi que puisse être une entrée, elle présente mal si elle n'est pas enrichie de truffes. Qui n'a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler de truffes à la provençale ?

Le sauté aux truffes est un plat dont la maîtresse de maison se réserve de faire les honneurs ; bref, la truffe est le diamant de la cuisine.

J'ai recherché les raisons de cette préférence ; car il m'a semblé que plusieurs autres substances avaient un droit égal à cet honneur, et je l'ai trouvé dans la persuasion assez générale où l'on est que la truffe dispose aux plaisirs génésiques ; et, qui plus est, je me suis assuré que la plus grande partie de nos perfections, de nos prédilections et de nos admirations proviennent de la même cause ; tant est puissant et général le servage où nous tient ce sens tyrannique et capricieux !

Cette découverte m'a conduit à désirer de savoir si l'effet est réel et l'opinion fondée en réalité.

Une pareille recherche est sans doute scabreuse et pourraît prêter à rire aux malins ; mais honni soit qui mal y pense ! toute vérité est bonne à découvrir. Je me suis d'abord adressé aux dames, parce qu'elles ont le coup d'oeil juste et le tact fin ; mais je me suis bientôt aperçu que j'aurais dû commencé cette disquisition quarante ans plus tôt, et je n'ai reçu que des réponses ironiques ou évasives.....

J'ai donc cherché des renseignements ultérieurs ; j'ai rassemblé mes souvenirs, j'ai consulté les hommes qui, par état, sont investis de plus de confiance individuelle ; je les ai réunis en comité, en tribunal, en sénat, en sanhédrin, en aéropage ; et nous avons rendu la décision suivante pour être commentée par les littérateurs du XXVème siècle.

"la truffe n'est point un aphrodisiaque positif ; mais elle peut, en certaines occasions, rendre les femmes plus tendres et les hommes plus aimables."

On trouve en Piémont les truffes blanches qui sont très estimées ; elles ont un petit goût d'ail qui ne nuit point à leur perfection, parce qu'il ne donne lieu à aucun retour désagréable.

Les meilleures truffes en France viennent du Périgord et de la haute Provence ; c'est vers le mois de janvier qu'elles ont tout leur parfum.

Il en vient aussi du Bugey, qui sont de très haute qualité ; mais cette espèce a le défaut de ne pas se conserver. J'ai fait, pour les offrir aux flâneurs des bords de la Seine, quatre tentatives dont une seule a réussi ; mais pour lors ils jouirent de la bonté de la chose et du mérite de la difficulté vaincue.

Les truffes de Bourgogne et du Dauphiné sont de qualité inférieure ; elles sont dures et manquent d'avoine ; ainsi il y a truffes et truffes, comme il y a fagots et fagots.

On se sert le plus souvent, pour trouver les truffes, de chiens et de cochons qu'on dresse à cet effet ; mais il est des hommes dont le coup d'oeil est si exercé, qu'à l'inspection du terrain, ils peuvent dire, avec quelque certitude, si on y peut trouver des truffes, et quelle en est la grosseur et la qualité.

 

 


Mots-clés : Technorati

- 09:00 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 0 commentaires

Jeudi 11 Décembre 2008

Sainte Lucie

La fête de Noël est nimbée d’une atmosphère particulière et un peu magique, empreinte de mystères, de secrets, d’attente mais pour laquelle d’immuables traditions restent importantes. Oublions pour un instant cette consommation « ad nauseum » que lui confère notre civilisation mercantile et matérialiste pour revenir à sa signification première. 
Lire la suite sur Fureur des Vivres

- 09:00 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 0 commentaires

Dimanche 07 Décembre 2008

Chanson de Saint Nicolas

Comme le chantait Henri Salvador, c'est une chanson douce que me chantait ma maman. Et oui, "Il était 3 petits enfants", est une chanson que nous avions apprises peittes filles, mes soeurs et moi. Elle fait partie des traditionnels chansons  qui étaient chantées tout au long de l'Avent, de belles mélodies faciles à retenir.

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs

 

Tant sont allés, tant sont venus

Que sur le soir se sont perdus

Ils sont allés chez le boucher

Boucher voudrais-tu nous loger ?

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs

 

Ils n’étaient pas sitôt entrés

Que le boucher les a tués

Les a coupés en p’tits morceaux

Mis au saloir comme pourceaux

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs

 

Saint-Nicolas au bout d’sept ans

Vint à passer dedans ce champ

Alla frapper chez le boucher     

Boucher, voudrais-tu me loger ?

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs

 

Entrez, entrez Saint Nicolas

Il y a d’ la place, il n’en manque pas.

Il n’était pas sitôt entré

Qu’il a demandé à souper.

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs.

 

Du p’tit salé, je veux avoir

Qu’il y a sept ans qu’est dans l’saloir .

Quand le boucher entendit ça

Hors de la porte, il s’enfuya.

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs.

 

Boucher, boucher, ne t’enfuis pas

Repens-toi, Dieu te pardonn’ra.

Saint Nicolas alla s’asseoir

Dessus le bord de ce saloir.

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs.

 

Petits enfants qui dormez là

Je suis le grand Saint-Nicolas

Et le Saint étendant trois doigts

Les petits se lèvent tous les trois.

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs.

 

Le premier dit : « j’ai bien dormi »

Le second dit : « et moi aussi »

Et le troisième répondit :

« Je me croyais au Paradis ».

 

Ils étaient trois petits enfants

Qui s’en allaient glaner aux champs.

 

 

- 10:57 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 1 commentaire

Samedi 25 Octobre 2008

Matin d'automne




Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur!






-  Vers l'Azur attendri dOctobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse sur l'eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se trainer le soleil jaune d'un long rayon.

Stéphane Mallarmé, Soupir ,

- 18:54 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 1 commentaire

Lundi 16 Juin 2008

Les techniques de chasse à la préhistoire

En parallèle du cru sur Fureur des Vivres, il me parait opportun de vous faire partager cet extrait de “Pourquoi j’ai mangé mon père” de Roy Lewis au début du chapitre 5.

En premier lieu parce que ce livre m’amuse énormément et ensuite parce que je trouve intéressant de voir comment les hommes préhistoriques allaient chercher leur bifteck avant de le dévorer tout cru.

 

Avant cette invention de mon père (lance de chasse à pointe trempée au feu), la faiblesse des dards que nous fabriquions, pour abattre le petit gibier, avec les rameaux les plus droits que nous pouvions trouver, c’était leur pointe. A une certaine distance, elle perdait toute force de pénétration. Or il n’est pas facile de s’approcher d’un bouquetin, d’une gazelle ; aussi perdions-nous beaucoup plus de gibier que nous n’en abattions. Quant aux grosses bêtes, outre le danger de les serrer de trop près, nos dards ricochaient tout simplement sur leur blindage.
Les nouvelles pointes durcies au feu changeaient tout ça. Pour les ongulés par exemple, nos dards étaient mortels à trente mètres, et nous nous exercions couramment sur des cibles du double de cette distance. C’était généralement le crane d’un zèbre ; j’atteignais l’orbite à cinquante mètres, Oswald à plus de soixante, parfois à soixante dix avec des dards bien droits. Nous nous exercions bien sûr avec des pointes émoussées, car la meilleure pointe durcie s’use vite, même à la chasse. Il faut souvent aller la passer au feu, ce qui limite, il faut en convenir, le rayon d’action de l’arme nouvelle. Toutefois, du jour de son introduction dans notre arsenal, il arriva beaucoup moins souvent que nous eussions faim.



Il devint normal de chasser le cheval, le zèbre, le cerf, le kongoni, le gnou, l’élan, l’oryx et les caprins quand l’occasion s’en présentait. Nous courrions courbés dans l’herbe haute qui couvrait la plaine, nous redressant seulement pour viser notre proie. Cette capacité comme celle de grimper aux arbres pour faire le point, nous donnait l’avantage de la surprise, malgré les sentinelles faisant le guet pour le troupeau. Il n’y avait guère que les girafes qu’on avait du mal à surprendre, et nous n’en attrapions pas beaucoup. Nous avions de meilleurs résultats avec les chalicothéruim, dont le cou est plus court. Mais avec leur bois en éventail, ils sont dangereux quand ils sont blessés. Les nouveaux dards rendaient possible de tuer des buffles, mais eux aussi sont dangereux, et au début il y eut pas mal de victimes : personne ne court plus vite qu’un buffle, même avec un dard fiché dans le dos.
Nous essayâmes la nouvelle arme sur les hippopotames et les crocodiles, espérant ajouter un peu à notre sécurité quand nous venions boire. Mais les résultats furent médiocres.
Les crocodiles sont très forts pour dresser des embûches de ronces et de papyrus, où les animaux s’embarrassent et s’enfoncent. Père en conçut l’idée de tendre des pièges, nous aussi. Cela ne nous plaisait guère, car c’était à nous, les garçons, que revenait la tâche de creuser les fosses. Or, creuser une fosse de trois mètres de fond et de quatre au carré, cela représente de remuer cinquante mètres cubes de terre et de cailloux ; et ce n’est pas un mince boulot quand on n’a pour le faire qu’un pieu trempé au feu, une omoplate de zèbre et les mains nues. Mais père insistait beaucoup : « C’est dur à faire, convenait-il, mais ensuite c’est automatique. L’idée en est donc juste. Reste à imaginer un équipement lus efficace pour remuer la terre. » C’est ce que nous ne sûmes trouver, et ce fut un grand soulagement pour nous quand père eut l’idée de suspendre un dard pointe en bas, entre deux arbres, par un système de lianes dont une partie était tendue à la hauteur des défenses d’un sanglier : quand la bête cassait la corde, la lance lui entrait droit entre les épaules. Il aurait volontiers équipé la forêt toute entière de ces mécanismes, sans le risque d’oublier où ils étaient placés et de les faire sauter nous-mêmes. Oncle Vania leur échappa de justesse et vint se plaindre.



Avec nos dards modernes, et la sécurité de laisser les habitants de nos cavernes à l’abri du feu, nous jouissions d’une assurance nouvelle, grâce à la quelle nous osions partir chasser dans tous  les azimuts. Quand nous tuions, nous écorchions et dépecions la bête sur place, et nous faisions ripaille du sang, des entrailles, de la cervelle avant d’emporter les quartiers sur nos épaules. Quels trophées comparés aux lapins, blaireaux, écureuils et autres rongeurs qui avaient si souvent formé nos seuls tableaux de chasse dans le passé ! Nos dards servaient à tout : à tenir les hyènes en respect, quand elles prétendaient se joindre à notre table ; à mettre à mort un éléphant, ou un rhinocéros, déjà blessés ou épuisés au cours des guerres civiles printanières. Toute la horde venait alors s’installer sur l’énorme carcasse, comme des vautours, et nos mâchoires y traçaient leur chemin pendant tout un week-end. Et c’était une plaisante musique, le suip’-suip’-suip’ de nos couteaux de silex que nous nous relayions à aiguiser, et un plaisant ballet, celui de nos haches de pierre, montant et retombant sur des fémurs gros comme des troncs d’arbres, à mesure qu’ils se découvraient, pour en extraire la substantifique moelle.
A mesure que nos chasses gagnaient en efficacité, les femmes pouvaient passer plus de temps aux travaux du ménage, au lieu d’être obligées de suivre les chasseurs pour avoir leur part de butin. Ce fut vers cette époque que père commença de dire que la place de la femme est au foyer. Mais nous autres garçons nous nous joignions aux chasses, non seulement pour aider, mais parce que père ne croyait, en fait d’éducation, qu’à la méthode directe.



Dessins extraits de la BD "Vallée Vézère" de Th. Felix et Ph. Bigotto,Tome 1, éditions  Dolmen


Mots-clés : Technorati

- 09:00 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 0 commentaires

Dimanche 02 Mars 2008

Le pain, l'aliment de base



” L’homme ne vit pas seulement de pain, mais en ce temps-là, chez nous, c’est surtout de pain que l’on vivait.
Le souci du pain quotidien était toujours présent- ce qui n’est pas une façon sévère de parler, mais une sévère, exacte vérité. Ce souci venait de loin. La mémoire des vieux, seules archives des pauvres gens, redisait les réquisitions de l’An II, la disette de 1816, les années de grêle et de blé germé. On avait payé le blé quatre francs le boisseau, mangé du pain de seigle et même de ce pain d’orge et de fèves dont la mie danse sous la croûte comme un grelot.
 Le langage disait cela de cent façons. Il y avait la fierté de gagner son pain et la honte de le demander ; et chacun, qu’il fut bon comme du bon pain, ou grossier comme pain d’orge, ne souhaitait que le pain de ses vieux jours en attendant la paix définitive du pain cuit pour toujours.
Sur la table, il tenait la première place. Manger les légumes et le lard sans pain était un scandale, mais on avait l’habitude du pain sec, du « pain tout seul ». Ne l’aimant pas frotté d’ail ou parsemé de gros sel, je me suis fait parfois la plaisanterie d’un petit morceau sur le gros, sous le pouce, et mué en rôti.
Le pain en lèches faisait le fond de toutes les soupes, qu’elles soient trempées du bouillon de la potée, de lait ou d’eau claire. Grand-mère et petit fils échangeaient un sourire édenté devant la même panade et c’est sur une croûte que les marmots bavaient généreusement pour calmer leurs gencives.
L’eau panée annonçait aux malades la fin de leur diète. Et que de tartines pour nos appétits des quatre heures ! Beurre ou lard, miel ou confitures, crème épaisse ou fromage blanc… Il y avait aussi de délicieuses rôties au vin sucré… et il y avait le pain sec qu’on emporte au lit, les soirs d’orage paternel ; pain de honte, qui se venge toujours ; qu’on dévore sous le drap, les yeux cuisants, ou qu’on le dédaigne, on rêve de chiens méchants et on se réveille, les fesses mordues par les miettes enragées.
 Nous ne connaissions guère que le pain de ménage, pétri et cuit à la maison. Le meunier – il riait de s’appeler Noirot alors que le maréchal s’appelait Blancot – passait chaque quinzaine. Il emportait le blé, il rapportait farine et son. De loin l’annonçaient les grelots de ses quatre chevaux ; des épaules puissantes s’encadraient dans la porte, et, aussi à l’aise sous ses cent kilos que si n’eût eu qu’une rose à la bouche, le garçon meunier faisait gémir le grenier sous ses bottes. Poudré de blanc dans son coutil bleu, le poil fleuri de farine, il buvait debout son verre de vin et s’en allait plus loin.
Ma mère cuisait dix pains de huit livres ; ils ne faisaient pas la semaine.
-          Mon dieu, disait-elle, il n’y a plus qu’une miche ; il faut que je cuise demain !
-          Quels dévorants, grondait mon père : mieux vaudrait les tuer que les nourrir !
-          Allons, il vaut mieux aller au moulin qu’au médecin. 
 

Le travail des champs et des vignes passait d’abord, les besognes de la maison venaient par surcroît. Nos femmes piochaient, fanaient, moissonnaient, comme les hommes. Combien de fois le pain n’a-t-il pas été fait entre les deux Angélus, celui du soir et celui du matin !
Chaque maison gardait son levain, un reste de pâte aigrie, collé au fond d’un pot à fleurs bleues. On le flairait, on le tâtait du doigt, et puis, au travail ! Combien de fois de mon lit d’enfant insouciant et à moitié endormi, ai-je entendu le choc assourdi de la pâte dans le pétrin ! Pendant près de cinquante ans, sans souci de l’heure, ma mère a préparé le sel et l’eau ; délayé  farine et levain, mélangé, brassé, donné à notre pain la force de ses bras et de sa poitrine. Elle était forte, et, quand la force défaillait, il restait le courage.
La belle pâte lisse, déjà bossuée de bulles, reposait un moment dans le pétrin. On préparait les corbeilles d’osier blanc, cabas ou beuchins ; on les saupoudrait de fleur de son. Chacun recevait sa part, mol écheveau mouvant entre deux mains tournantes. Et puis, sous la laine et l’édredon, la pâte levait, plus ou moins vite, suivant le temps et le levain. Quelle émotion, quand oubliée le temps d’un court sommeil, on la retrouvait fuyant les corbeilles !

Chaque maison avait son four, soit au dessus du foyer, soit dans une petite chambre, et souvent son toit rond faisait dehors comme l’abside d’une chapelle. La voute était de brique, parfois de terre battue et cuite, d’un bloc. On allumait le feu au bord du four et peu à peu, on le poussait vers le fond ; les épines noires de nos haies qui avaient menacé nos cuisses cuisaient le pain. Dans le four ardent, des fagots entiers s’allumaient d’un seul ; coup, en crépitant, et la flamme, coulant en nappe, fuyait vers la cheminée comme une cascade renversée.
Il fallait gouverner ce feu, manier à bout de bras racloir et fourgon, amonceler les braises… A la voûte noircie paraissait une fleur de cendre claire, qui gagnait le bord : le four était à point. Sa porte de fer close un instant, on enfournait. C’était le moment où il convient de n’avoir point « les deux pieds dans le même sabot » et ma mère nous mettait lestement dehors. Sur le grande pelle, d’un geste vif, pan ! elle renversait chaque cabas ; la pâte devait se détacher d’un coup. Avant même qu’elle eût commencé de s’étaler, la pointe du couteau l’avait fendue en croix et elle sautait dans le four, à sa juste place. Cela dix fois de suite, les cabas vides valsant, et puis on avait le droit de souffler.

 Dix minutes plus tard, dans le four entrouvert, on voyait les pains blancs monter en dômes craquelés, assez fermes déjà pour se ranger docilement sous une poussée légère. Au bout d’une heure, on tirait le pain ; les miches rousses et bruissantes se refroidissaient lentement, pendant que, par la porte ouverte, l’air chaud bondissant par-dessus les toits s’en allait porter dans tout le village l’arôme du pain nouveau.
Le four ne restait pas vide, c’était le tour des galettes : simple reste de pâte qu’on mangera brûlant, frotté de beurre et de gros sel ; vrais galettes à losanges, qui connaissaient les œufs et la graisse ; tartes aux quetsches et aux mirabelles, flans de vermicelle et de fromage… Il y avait toujours, sur le seuil de la vieille chambre, des museaux ingénus qui attendaient.
Et que ne glissait-on pas dans ce four complaisant ? Les pommes de terre du souper, la daube en sa casserole,  les séchoirs de prunes, de poires en quartiers, les cosses de pois pour brunir le bouillon, et jusqu’à la plume des volailles, avant d’en bourrer les oreillers.
On nous refusait le pain tout chaud, mais quel régal que le pain tendre ! Plusieurs jours de suite, ce pain de ménage était exquis. Rassis, il était encore bon, et nos appétits d’enfants ne disaient jamais assez. Le pain trompait notre impatience en attendant le souper, et il servait parfois de dessert. Nous préférions la croûte à la mie et, quand nous étions seuls au moment du  marender, la miche prenait une singulière figure ? Mon père ne demandait pas qui l’avait « talonné »; un couteau justicier refaisait l’équilibre et distribuait la mie aux innocents comme aux coupables.
Il arrivait que le pain fut manqué : chaleur ou froid, levain ou farine… je ne sais, mais la pauvre maman n’était pas plus fière des galettes anémiques que des orgueilleuses levant haut une croûte vide et noircie. Ces miches s’en allaient comme les autres, et aussi le pain moisi des étés humides, fleuri de jaune et de bleu. « Cela te fera grandir… » et puis « tu enverras d’autres quand tu seras soldat ! » On ne croyait pas si bien dire !
Les fours silencieux pleurent dans le noir et s’effondrent. Les maies délaissées songent sous leur couvercle. Pour peu de jours encore, les vieux bras lassés se souviennent de ce que les jeunes n’apprendront plus. Les petits ne savent plus ce qu’est le mystérieux, le délicieux « pain au lièvre » qui nous revenait des champs au fond de la hotte. Et plus jamais je ne porterai à la tante Sœurette son pain d’une livre, un pain fendu dont j’écornais l’angle blond, plus savoureux que
la brioche.

 Extrait
de “Le Pain au Lièvre” de Joseph Cressot



 Ce texte  a été écrit par un instituteur en retraite et publié en 1940. Joseph Cressot était le 2ème enfant d’une famille assez pauvre de Haute-Marne. Né près de Langres dans un petit village isolé où les habitants pour survivre devaient savoir vivre en produisant ce qui était leur était nécessaire. Il nous offre un cliché de la vie vers les années 1900, nous voyons là un mode de vie qui existe depuis très longtemps et qui disparaitra peu à peu au cours du 20ème siècle au gré de la modernisation et des progrès techniques.  


Mots-clés : Technorati

- 19:00 - rubrique Nourriture et littérature - Permalien - 0 commentaires

Plus d'articles :

Mon livre

Analyse sur un ton léger des rapports des femmes au vin de l'Antiquité à nos jours, les interdits, les tabous, les transgressions, se ponctuant par quelques portraits de femmes du vin contemporaines. alt : Widget Notice Mollat

Tous les articles publiés

Parcourir la liste complète

Annonces

Inscrivez-vous à ma lettre d'informations

Inscription désinscription

J'en ai parlé

Archives par mois

Abonnez-vous

ABONNEZ VOUS SUR